ERNST OHLMER, photographies du Yuanmingyuan

Né à Betheln, dans le royaume de Hanovre (actuelle Allemagne), Ernst Ohlmer (1847 -1927) s’engage dans la marine marchande, poursuivant son rêve d’enfant. Un naufrage en mer de Chine le contraint à regagner le continent, où il s’installe, apprend la langue et s’essaie à la photographie. Il est engagé en 1868 par le service des douanes en mer de Chine. De 1871 à 1872 il est basé à Shanghai, où il rédige un rapport sur le commerce de l’opium. Il est ensuite transféré à Beijing, puis à Guangzhou, où il est nommé directeur des douanes. Il dirige ensuite successivement les bureaux douaniers de Beihai, Foshan, Beijing, Macao et Yichang, et toute sa carrière ne cesse de photographier les villes où il est en poste.

En 1873, il est basé à Beijing et prend une série de photos de l’ancien Palais d’Eté des empereurs, le Yuanmingyuan. Pillé et incendié en 1860 par les troupes françaises et anglaises lors de la seconde guerre de l’opium, le Palais d’Eté, au nord de la Cité Interdite, était la résidence des empereurs mandchous. Edifié, agrandi et modifié tout au long du XVIIIe siècle par les empereurs Kangxi, Yongzheng et Qianlong, ses jardins étaient célèbres dans tout l’empire et ses bâtiments de véritables chefs d’œuvre. Qianlong, friand d’exotisme, fait intervenir dans les années 1760 les pères jésuites Giuseppe Castiglione et Michel Benoist afin de construire des jardins et fontaines dans le style occidental. Ces jardins deviennent emblématiques notamment la fontaine réalisée par Benoist, composée des douze têtes des animaux du zodiaque chinois faisant jaillir l’eau à tour de rôle selon les heures du jour.

Lorsque Ohlmer photographie le Palais d’Eté, il est à l’état de ruines, envahi par la végétation. Son aura ne s’est pour autant pas ternie auprès de la population chinoise comme européenne. Ohlmer choisit de photographier les parties construites en style occidental, qui constituaient une petite enclave baroque dans la partie nord-est des jardins. De pierres et de briques, les constructions exotiques de style européen ont mieux résisté au feu que les palais et jardins de style chinois, presque entièrement détruits.

Ohlmer, dans un guide édité en 1898 pour accompagner l’ouverture des collections chinoises et japonaises du musée d’Hildesheim, auxquelles il a grandement contribué, évoque les ruines du Yuanmingyuan avec émotion : « La décoration [...] avait toutes les couleurs et les nuances de l’arc en ciel [...] Vous voyez les couleurs riches et brillantes de l’ornementation, saturées par le bleu profond du ciel de Pékin, changeant tel un kaléidoscope selon la position du visiteur et celle du soleil, se détachant sur le fond de marbre brillant du bâtiment, et en même temps comme un mirage se reflétant dans le lac en face de lui. [...] Le visiteur ne peut pas s’empêcher de se sentir comme dans un rêve tiré des Mille et Une nuits. » (E. Ohlmer 1898, 32. tr. A. W Mixius)

La première publication de ces photos date de 1933, quand Teng Gu édite à Shanghai un petit volume intitulé Ruines des palais européens du Yuanmingyuan. Il con- tient quatorze vues des palais européens et une carte, datée « Nov. 1873 ». Il était indiqué que les photographies avaient été prises par Ernst Ohlmer, commissionnaire des douanes à Tianjin, les plaques ayant été offertes à l’historien d’art Ernst Boerschmann par la veuve d’Ohlmer. Un album photographique refait surface en 1987 dans une vente chez Christie’s à Londres, décrit comme « Yuan Ming Yuan, summer palace, Peking [...] majority architectural views ». Les vues sont reliées et coloriséesà la main, précédées de la carte qui était déjà dans le recueil de Teng Gu. En 1988, le petit- ls de Boerschmann est retrouvé à Berlin, avec en sa possession douzenégatifs au collodion sur verre épais, d’environ 20, 5 x 26 cm. A partir de ces négatifs, dont la précision est remarquable, de nouveaux tirages sont faits, qui permettent d’examiner l’architecture en détail : les palais sont composés de marbre, brique, bois sculpté mais aussi céramiques utilisées comme éléments décoratifs polychromes. D’autres photographies sont retrouvées par la suite, dispersées : deux à Durham en Angleterre et quatre à Uslar en Allemagne.

Les tirages faits à partir des douze négatifs originaux sont exposés pour la première fois au grand public en 2010, à Beijing puis à Shanghai à l’occasion des 150 ans marquant la destruction du Yuanmingyuan. L’exposition, intitulée “Disturbed dreams in the ruins of the garden”, et montée conjointement par Qin Feng Studio, le Beijing World Art Museum et le Dongguan Exhibition Center montre soixante-douze tirages dont de nombreux détails. Les photographies d’Ohlmer offrent un témoignage précieux sur les palais dont il n’existe aucune photographie avant leur saccage, et qui ont progressivement disparu entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle. Aujourd’hui encore l’émotion est intacte à la vue des splendeurs passées envahies de végétation, nichées au sein du palais des empereurs.

Sources :
R. Thiriez, Barbarian lens : western photographers of the Qianlong emperor’s european palaces, new York, Gordon and Breach, 1998. R. Thiriez, Les palais européens du Yuanmingyuan à travers la photographie : 1860 -1940, in Arts Asiatiques, 1990, n°45, pp. 90-96.